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                         Plan de Paris ( Fac-similé de l'édition de 1863 )

                                                   

  Ne pensez pas que je vais vous faire découvrir aujourd'hui un quelconque édifice religieux parisien . Les " titis " parisiens avaient pris l'habitude d'appeler "Abbaye de cinq pierres" la place où était dressé l'échafaud, entre la prison de la Grande Roquette et celle de la Petite Roquette qui se faisaient face . En effet à l'angle de la rue de la Croix-Faubin et de la Roquette dans la XIème arrondissement , se trouvent cinq dalles de granit , incrustées dans le sol , encore partiellement visible aujourd'hui . Ces marques avaient un rôle précis , elles servaient à l'origine de supports aux montants de l'échafaud , et à ceux de la guillotine alors montée à même le sol lorsque en 1870 l'échafaud sera supprimé . Ces dalles permettaient d'assurer la parfaite horizontalité de l'ensemble de manière à ce que la lame glisse sans problème jusqu'à la lunette . Les dalles visibles encore aujourd'hui n'ont pas leur agencement primitif  . Le directeur de la prison de la Roquette tenta , un jour de vendre au Musée Carnavalet les fameuses assises de la guillotine , devenues inutiles depuis 1939 date à laquelle les exécutions devaient avoir lieu à l'intérieur des prisons . Ces dalles avaient la forme d'une croix catholique . Il décida de faire desceller les dalles . Le Musée qui n'avait que faire de ces pavés les refusa . Dépité le directeur de la prison les fit remettre en place à sa façon en forme de croix de Saint-André .

 

 

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       La rue de la Croix-Faubin et la guillotine 

 

      La Prison de la Petite Roquette   

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   En 1826 , sous Charles X , il est décidé de faire bâtir une prison destinée aux jeunes détenus . Un emplacement est trouvé non loin du cimetière du Père-Lachaise , sur une partie des terrains de l'ancien couvent des Hospitalières de la Roquette qui s'y installèrent en 1690 . C'est le nom d'une fleur jaune , "la rochette " qui poussait dans les environs qui donna ce sobriquet à ce lieu dit . Ce couvent sera supprimé à la Révolution et occupé par une filature sous l'Empire. La Roquette sera restituée à l'administration des Hospices , puis divisée en huit lots en 1817 et 1823 . Cela permettra le prolongement , en 1818 de la rue de la Roquette jusqu'au Père Lachaise . C'est l'architecte Hyppolyte Lebas , à qui l'on doit également l'église Notre-Dame-de-Lorette , qui construisit la prison de la Petite Roquette , dite Maison Centrale  d'éducation correctionnelle ou Maison des Jeunes Détenus . Il s'inspira des plans d'un château fort . De forme hexagonale . Précédé par un bâtiment élevé sur un plan rectangulaire qui abrite les services administratifs , le bâtiment central de plan hexagonal comprend au centre  uen tour circulaire qui abrite en son sous-sol les cuisines , un salle de surveillance au rez-de-chaussée et une chapelle au premier étage . Ce bâtiment est entouré d'un fossé qui surplombe  à hauteur du rez-de-chaussée et du premier étage des passerelles communiquant avec six corps de bâtiments . Les bâtiments qui forment le périmètre de l'hexagone  , haut de trois étages , sont traversés par des couloirs que borde les cellules .


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                La Petite Roquette             Destruction de la prison de la petite Roquette  


   La prison sera inaugurée le 6 novembre 1836 par Louis-Philippe et les parisiens la baptise vite " La Roquette " . Suite à la fermeture de Bicêtre  en 1836 , cette nouvelle prison accueillera
les jeunes détenus de 6 à 20 ans et les enfants incarcérés par mesure de "correction paternelle" placés jusqu'alors à Bicêtre puis aux Madelonnette . Cette prison comptait 432 cellules pour une moyenne de 420 détenus . L'emploi du temps se partageait entre les travaux de vannerie , clouterie etc. et un enseignement professé dans la chapelle de la rotonde . A la fin des années 1920 , la prison pour femmes de Saint-Lazare venant de fermer , on transfère les jeunes détenus vers d'autres " foyers " , et on enferme désormais les femmes  à la Petite Roquette . Elle restera jusque à sa fermeture effective en 1974 la seule prison pour femmes à Paris . Les prisonnières seront transférées à la nouvelle prison de Fleury-Mérogis près de Paris  ( Cette prison possède également des quartiers pour les hommes ) .

    La Prison pour femmes de Saint-Lazare

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                                           La Prison Saint-Lazare                                                                                               

  La Petite Roquette sera désignée pour les exécutions de femmes à Paris après la loi de 1939 interdisant les exécutions capitales en public . La guillotine sera dressée deux fois : le  6 février 1942 pour la mère infanticide Georgette Monneron et le 30 Juillet 1943 pour l'avorteuse clandestine Marie-Louise Giraud . Toutes deux verront leurs grâces refusées par le Maréchal Pétain et seront exécutées par Desfourneaux . Il ne reste aujourd'hui comme unique témoignage de la prison de la Petite Roquette que le portail d'entrée donnant sur un square au 143 de la rue de la Roquette .

 

                                  Prison de la Petite Roquette

 

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                                     Démolition de la Petite Roquette 

 

           La Prison de la Grande Roquette

   Louis-Philippe s'alarme de l'accroissement du nombre de prisonniers à Paris . Il décide donc de faire construire une nouvelle Prison à Paris ( qui en compte déjà au moins une douzaine ) . Elle remplacera la prison de Bicêtre jugée trop vétuste . C'est l'architecte François-Chrétien Gau qui est désigné pour établir les plans de la nouvelle prison . Le projet est simple : un mur d'enceinte cernant un bâtiment carré , lui même percé d'une cour centrale . Il tient à de démarquer de la prison pour jeunes délinquants ( Petite Roquette ) . Les travaux commencent en 1830 . Le contraste en sera plus grand puisque la nouvelle maison d'arrêt sera construite en face la précédente . Cette prison est inaugurée le 24 décembre 1836 . Le même jour une quarantaine de voitures cellulaires y transportèrent 187 prisonniers de la prison de Bicêtre . Le nom exact de ce pénitencier est " Dépôt de condamnés " . C'est dans cette prison ( comme ce fut pour Bicêtre ) que les futurs bagnards attendront leur départ pour l'Ile de Ré , puis pour Cayenne ou Nouméa . C'est aussi ici que séjourneront les condamnés à la réclusion à perpétuité et les condamnés à mort . Les Parisiens attribuèrent à ces deux prisons très vite des surnoms par rapport à la gravité des actes commis par leurs occupants respectifs : les vauriens sont logés à : " La Petite Roquette " , les assassins à " La Grande Roquette" . Deux antithèses face à face, de part et d'autre de le Place de la Roquette; un contraste qui fera dire à Victor Hugo: "d'un côté le début, de l'autre la fin .

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                 Prison  de  la  Grande  Roquette                        Remise de la guillotine

  De vives protestations s' élevèrent quant à l'enfermement des condamnés à mort dans cette prison jugée trop éloignée du lieu d'exécution . Depuis 1832 la guillotine a été transférée de la place de Grève à la barrière d'Arcueil ou barrière Saint-Jacques , sur l'emplacement actuel de la station de Métro Saint-Jacques au sud de Paris ( jugé déjà à l'époque trop éloigné de l'ancienne prison de Bicêtre ) , soit environ à 5 kilomètres de la prison de la Grande Roquette . Il faudra attendre le décret du 29 novembre 1851 qui modifie l'emplacement des exécutions capitales à Paris . Désormais on guillotinera devant l'entrée de la Grande Roquette . Quelques jours plus tard des maçons cassent le pavage de la rue et installent cinq dalles de granit rigoureusement horizontales dans le sol pour accueillir les pieds de l'échafaud . Trois semaines après le décret , le 16 décembre 1851 , Humblot assassin de 20 ans "inaugure" la Place de la Roquette .Il n'a que vingt pas à faire pour se retrouver sur la bascule de la guillotine actionnée par Heidenreich . Il était issu d'une dynastie d'exécuteurs alsaciens qui s'éteindra avec lui . Il fut nommé en 1849 exécuteur en chef à Paris . C'est lui qui en 1860 trouvera un nouveau local pour remiser la guillotine . Une petite masure sans étage , avec un hangar sans porte ni fenêtre , situé dans une petite courette  entre les immeubles 60 et 62 de la rue de la Folie-Régnault tout proche de la Grande Roquette . Elle y restera jusqu'en 1930.

 

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        Remise de la guillotine rue de la Folie-Régnault

   Heidenreich officiera comme exécuteur en chef de 1851 à 1872 . Il aura parmi ses aides deux futurs exécuteurs en chef : Nicolas Roch et Louis Deibler . Parmi ses aides se trouvait  un certain Edouard-Mathieu Desfourneaux , grand oncle de Jules Henri Desfourneaux qui sera aide de Deibler Anatole et lui succèdera à sa mort . Parmi les condamnés exécutés devant la Roquette nous pouvons citer plus particulièrement : Marie-Madeleine Pichon  en 1852( seule femme exécutée devant cette prison ) pour avoir martyrisé sa petite fille Augustine , Jean-Louis Verger ( prêtre déséquilibré ) en 1857  pour avoir assassiner Mrg Sibour à l'église Saint-Etienne-du-Mont à Paris , Orsini et Pieri  en 1858  auteurs d'une tentative d'assassinat contre l'Empereur en jetant trois bombes sous la voiture impériale près de l'opéra et celle de Troppmann  en 1870 devant un parterre de personnalités parisiennes . Il avait assassiné huit membres d'une même famille à Pantin . Ce fut la dernière exécution d'Heidenreich devant la porte de la Roquette . En 1870 Adolphe Crémieux supprima l'échafaud , désormais la guillotine reposera à même le sol .  En 1871 on décida de supprimer tous les exécuteurs de provinces  leur nombre ayant été déjà considérablement réduit . Seul l'exécuteur de Paris  ( "Monsieur de Paris" ) et ses 5 adjoints seront compétents pour tout le territoire français . Pour les exécutions en province l'exécuteur en chef  des arrêts criminels et ses adjoints emprunteront le chemin de fer qui servira aussi pour le transport des bois de justice . En conséquence de quoi il fut décidé de construire deux nouvelles guillotines . Leur construction sera confiée à un atelier de la rue de la Folie-Méricourt . La guerre de 1870 va suspendre momentanément les éxécutions .

      

  Il faut savoir que l'exécuteur en chef devait en outre : loger et entrenir les bois de justice ainsi que la voiture qui les transportent sur le lieu de l'exécution , de placer et déplacer la guillotine , de fournir tous les articles nécéssaires au bon déroulement de l'exécution , de transporter les condamnés à mort tant au lieu de leur supplice qu'à celui de leur inhumation  . Dès la levée d'écrou du condamné à mort , celui appartient complètement à son excécuteur .

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                            Fourgon servant au transport de la guillotine

A l'aube du 19 mars 1871 la Commune est proclamée . Le gouvernement insurrectionnel fut informé de la construction de ces deux nouvelles guillotines . Les insurgés les dérobèrent et les brulèrent le 6 avril Place Voltaire . La prison de la Grande Roquette fut le témoin de nombreuses exécutions sommaires d'otages , fusillés , pendant cette sinistre période. Tout particulièrement le 24 mai 1871  six otages  seront fusillés dans le chemin de ronde : Mrg Darboy archevêque de Paris , l'abbé Deguerry curé de la Madeleine , les pères Allard , Clerc, Ducoudray et de Bonjean président de la cour de cassation .

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                                  Exécutions  pendant   la  Commune 

          ( Les photos ci-dessus sont des reconstitutions , présentées comme documents véritables à l'époque !!! )

   Lorsqu'en 1872 Heidenreich décède , c'est Nicolas Roch , son premier aide , qui lui succède comme le veut la tradition . Le 18 juin 1872 eut lieu devant la Prison de la Grande Roquette l 'exécution de  Jean-Baptiste Moreux , sans échafaud , la guillotine reposant à même le sol , en application de la loi de 1870. Les " spectateurs " furent très déçus car ils ne virent pas grand chose !!! et on entendit même des coups de sifflet !!!. Louis Deibler sera son premier aide ;Il opère " à la lunette " , c'est à dire qu'il se tient devant le condamné  pour lui maintenir la tête en place : c'est le " photographe " . Poste dangereux car certains eurent des doigts tranchés !!!  A la mort de Nicolas Roch en 1879 c'est tout naturellement Louis Deibler, son premier aide qui  lui succède , légèrement claudiquant , Il guillotinera à Paris plusieurs criminels célèbres : Michel Eyraud l'assassin de l'huissier Gouffé ( La malle à Gouffé ) ,les anarchistes Auguste Vaillant et Emile Henry , Berland et Doré, Campi .

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            Exécution de Doré et Berland                            Exécution de Campi
 

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         Tableau d'Emile Friant ( Nancy )  

Le 28 décembre 1898 Louis Deibler vieux et malade , remet sa lettre de démission au Ministre de la Justice  ayant obtenu de la part de la Chancellerie l'assurance que son fils lui succèderait . Le 2 Janvier son fils Anatole lui succède . Sa première exécution à Paris sera la dernière effectuée devant la Roquette  il s'agit de Peugnez Albert le 1er février 1899 , assassin de sa bienfaitrice .

 C'est en 1829 que le jeune Victor Hugo écrivit Le dernier jour d'un condamné. Le 5 avril 1847, il se rendit à la Grande Roquette pour s'entretenir avec Marquis, élève de Viollet-le-Duc, et condamné à mort. Les exécutions avaient alors encore lieu à la barrière Saint-Jacques

C'est en 1829 que le jeune Victor Hugo écrivit Le dernier jour d'un condamné.

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Au cours des années 1890 , les intellectuels dénoncent les conditions inadmissibles dans lesquelles vivent les occupants du dépôt des condamnés. La pression se fait de plus en plus dure. Alors, le président Félix Faure prend une décision : dès 1899, la prison sera désaffectée et les condamnés transférés à la prison de la Santé. L’année suivante, les bâtiments sont démolis et à leur place, on construit des immeubles d’habitation . Pas plus de 70 têtes tomberont devant la Prison de La Roquette . Les exécutions capitales auront désormais lieu Boulevard Arago devant la nouvelle prison de la Santé , puis après 1939 à l'intérieur de celle-ci (suite à un décret-loi de Daladier qui stipule que désormais les exécutions auront lieu à l'intérieur des prisons ) . Buffet et Bontemps  seront exécutés par André Obrecht en 1972 dans une cour de la Prison de la Santé . Ils seront les derniers condamnée à mort exécutés à Paris avant l'abolition de la peine de mort promulguée en 1981 .

  Je ne serai pas complet si je ne mentionne pas le nom d'un aumônier célèbre de la Roquette , il s'agit de l'abbé Crozes . Il a été une figure humaniste très respectée par de nombreux condamnés ainsi que l'un de ses successeurs, l'abbé Faure, nommé à la Grande-Roquette en 1885.

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Pour terminer sur cette prison parisienne célèbre , bon nombre de chansons l'immortaliseront . Je vous laisse savourer la plus célèbre , celle d'Aristide Bruant !!!

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A LA ROQUETTE

En t'écrivant ces mots j'frémis
Par tout mon être,
Quand tu les liras j'aurais mis
L'nez à la f'nêtre
J'suis réveillé, depuis minuit,
Ma pauv' Toinette,
J'entends comme une espèce de bruit,
A la Roquette.

L'Président n'aura pas voulu
Signer ma grâce,
Sans dout' que ça y aura déplu
Que j'me la casse
Si l'on graciait à chaque coup
Ca s'rait trop chouette,
D'temps en temps faut qu'on coupe un cou,
A la Roquette.

Là-haut, l'soleil blanchit les cieux,
La nuit s'achève,
I's vont arriver, ces messieurs,
V'là l'jour qui s'lève.
Maint'nant j'entends, distinctement,
L'peuple en goguette,
Qui chante su' l'air de "L'enterr'ment",
A la Roquette.

Tout ça, vois-tu, ça n'me fait rien,
C'qui m'paralyse
C'est qu'i faut qu'on coupe, avant l'mien,
L'col de ma ch'mise
En pensant au froid des ciseaux,
A la toilette,
J'ai peur d'avoir froid dans les os,
A la Roquette.

Aussi j'vas raidir pour marcher,
Sans qu' ça m'émeuve,
C'est pas moi que j'voulais flancher
Devant la veuve
J'veux pas qu'on dise que j'ai eu l'trac
De la lunette,
Avant d'éternuer dans l'sac
A la Roquette.

 

                Références : Wikipedia et le remarquable site " Bois de Justice

http://www.boisdejustice.com/

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                                        Photo de la remise de la guillotine rue de La Folie-Régnault 

   Cette photo m'a très aimablement été adressée par le "Web Master " du remarquable site que je vous ai recommandé  : " Bois de Justice " . Qu'il en soit grandement remercié .   

    Un de mes lecteurs m'a aimablement envoyé une photographie du  " carré des suppliciés " qui se trouve dans le cimetière d'Ivry où furent enterrés les condamnés à mort . 

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                                              Carré des suppliciés "  - Cimetière d'Ivry